Didier Daeninckx, auteur de la BD Octobre noir
Publié le 28.10.2011
Le 21 octobre 2011, l'écrivain et scénariste Didier Daeninckx a dédicacé Octobre noir, la bande dessinée qu'il a cosignée avec le dessinateur Mako, à la Librairie Générale. Cette soirée blanc-mesniloise a clôturé les commémorations du 17 octobre 1961 qui avaient débuté par l'inauguration d'une plaque dédiée aux victimes algériennes de cette manifestation pacifique et tragique à Paris. Une dédicace qui a permit également au public d'échanger avec Didier Daeninckx.

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Pourquoi avoir consacré une BD au 17 octobre 1961 ?
Il y a un an, Aïssa Derrouaz, l'éditeur d'Ad Libris, m'a contacté pour me commander le scénario d'une BD afin de commémorer les 50 ans du 17 octobre 1961. Il faut savoir que le père algérien d'Aïssa a participé à cette manifestation, à la suite de laquelle il a disparu pendant plusieurs jours, à la grande inquiétude de sa famille. Aïssa se souvenait de son angoisse d'enfant et il s'était rendu compte que de nombreux jeunes d'aujourd'hui ignorent totalement cet événement, relaté en quelques lignes dans les livres scolaires. Il voulait avant tout que cet album éclaire les générations actuelles sur ce fait historique. Pour ma part, j'avais mentionné dans un article paru en 1986, la fin tragique de Fatima Bédar, lycéenne de 15 ans retrouvée noyée le 31 octobre 1961 mais je n'avais jamais raconté son histoire. L'angoisse d'Aïssa et la mort de Fatima ont servi de trame à mon scénario d'Octobre noir.
Pourquoi a-t-on toujours du mal à parler de cet évènement en France ?
Une des raisons, me semble-t-il, est que notre histoire coloniale s'est construite au nom de la République et autour des principes d'égalité et de liberté qu’elle affirme. Alors qu'en réalité, par ses actes, elle faisait tout le contraire dans ses colonies, dont faisait partie l'Algérie. Même la science a été mise au service du racisme colonial. Face à ce double discours schizophrénique de l'Etat français, c'est très compliqué de déconstruire les mythes coloniaux. Pendant l'été 1961, Edmond Michelet, ministre de la Justice et ancien résistant pendant la Seconde guerre mondiale a tenté de s'opposer aux ultras de l'Algérie Française et il a dû démissionné. Idem pour le ministre de l'Intérieur qui a été remplacé par Roger Frey. Sans oublier le rôle essentiel du Premier ministre, Michel Debré dans le durcissement de la politique gouvernementale contre l'indépendance algérienne. Pendant des années, avec Jean-Luc Einaudi et Benjamin Stora, nous nous sommes battus contre des mensonges d'Etat. En ce cinquantième anniversaire du 17 octobre 1961, nous nous rendons compte que les arguments se sont cassés les uns après les autres grâce notamment aux travaux d'historiens anglais et américains mais aussi aux œuvres de jeunes slameurs et de jeunes auteurs de théâtre.
Pourquoi l'Etat français ne reconnaît-il pas, jusqu'à aujourd'hui, les crimes du 17 octobre 1961 ?
Cette date symbolise à la fois un massacre et un mensonge d'Etat. Pendant plusieurs dizaines d'années, le mensonge d'Etat a primé. Le procès Papon est un bon exemple des difficultés de la France à affronter son histoire coloniale. Depuis, les esprits semblent avoir évolué En 1985, j 'ai été invité à une initiative Fureur de lire consacrée aux romans policiers, par le ministre de l'Intérieur Pierre Joxe. Son père était l'un des signataires des accords d'Evian en 1962 et son frère, un fervent militant de l'indépendance algérienne. Je l'ai prévenu courtoisement que je viendrai parler de mon livre Meurtres pour mémoire où la fiction relate la manifestation du 17 octobre. Il m'a répondu "Pas de problèmes" et j'ai pu parlé pendant dix minutes de cette manifestation devant une assemblée où se trouvait le général Bigeard... Récemment, j'ai protesté contre le refus du maire de Neuilly-sur-Seine d'autoriser une cérémonie d'hommage aux victimes, dans un interview publiée sur le site Internet Slape.fr. Il m'a écrit en réponse : "Je respecte le calendrier des commémorations et s'il change, je m'y conformerai." En conclusion, je pense le travail que nous menons depuis des années pour faire reconnaître cette histoire, a mis les thèses paponesques dans les cordes.
Une BD réaliste Paris. 17 Octobre 1961. Mohand, alias Vincent du groupe rock The Gold Star, doit participer à un «tremplin décisif» dans la mythique salle du Golf Drouot. Pour ne pas peiner son père, il doit également aller manifester à Paris, avec ses compatriotes pour protester contre le couvre-feu imposé par le préfet Maurice Papon. Sa petite sœur Khelloudja souhaiterait également se rendre à la manifestation parisienne, contre l’avis familial... C'est une histoire d'hommes, de femmes, jeunes et vieux, luttant pour leur dignité et leur indépendance, que relate l’album Octobre noir signé par Didier Daeninckx et Mako. Le scénario du premier est mis en valeur par les planches dessinées en ombres et lumières par son complice illustrateur. La BD est préfacée par l'historien Benjamin Stora qui éclaire les néophytes sur cette nuit tragique parisienne. A la fin de l'album, Didier Daeninckx raconte sa découverte des événements du 17 octobre 1961 et l'histoire de la jeune lycéenne morte noyée, Fatima Bedar. Combien y a-t-il eu de morts et de disparus sans sépulture ce soir-là et les jours suivants ? Cinquante ans après, Jean-Luc Einaudi publie une liste non-exhaustive où le nom des victimes côtoient les inconnus répertoriés avec soin. Comme le reconnaît Benjamin Stora en préambule, cette BD est «essentielle pour comprendre le présent et définir les contours du futur de la société française.»
Nadia De Almeida
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