Accueil>...>Voix publique>Portraits d'ici >Eufrasio Garcia, l'Espagne au coeur

Eufrasio Garcia, l'Espagne au coeur

Publié le 27.04.2012

Ancien réfugié politique, Eufrasio Garcia a fui la dictature franquiste à la fin des années 1940. A 94 ans, il raconte l'avènement de la République espagnole et le soulèvement militaire.

Eufrasio Garcia, en 2012
© Americo Mariano

"J'ai connu le règne d'Alphonse XIII." Du haut de ses 94 ans, Eufrasio Garcia a été le témoin des bouleversements de l'Espagne contemporaine. Né en 1918 à Villalpando, il se souvient de son village natal, dans la province de Zamora, en Espagne. "On n'avait aucun droit. La plupart d'entre nous ne savaient ni lire ni écrire. La vie était misérable pour la classe ouvrière. Enfants, nous marchions pieds nus." Eufrasio a commencé à travailler à l'âge de dix ans. "Je recueillais des pierres pour réparer les routes, on travaillait du lever au coucher du soleil pour 1,50 peseta.

Eufrasio et sa femme Remedios, avec leur première fillePetit, Eufrasio n'a pas eu "la chance d'aller à l'école. Nous, les enfants d'ouvriers, on gardait des moutons, on faisait des vendanges. C'était un esclavage. On glanait les épis qu'il restait après la récolte pour faire le pain, nourrir les poules ou les cochons. Quand on récoltait les pois chiche, on ramassait ceux qui étaient mauvais, pour les manger." "Les femmes d'ouvriers travaillaient de 6h du matin à 10h du soir pendant les récoltes d'été, se souvient Eufrasio. J'y allais avec ma mère, comme tous les enfants capables de faire ces travaux. Les riches avaient des mulets pour labourer, mais nous, nous n'avions qu'un âne. C'était notre voiture, pour amener du fumier dans la vigne ou de l'eau à la maison. Mais certains au village étaient encore plus misérables que nous."

Eufrasio GarciaEufrasio avait 13 ans lors de la proclamation de la Seconde république espagnole, en 1931. "Ce fut une grande joie pour l'Espagne, le pays devenait démocratique. nous sommes passé d'un extrême à l'autre. Le peuple a voté pour une République, il s'est réveillé. Ça a changé la vie." Avant, il n'y avait "qu'une école pour les riches." Avec Front populaire en 1936, la première chose a été de créer des écoles où même les ouvriers pouvaient aller. Il y avait des cours du soir pour nous apprendre à lire et à écrire, gratuitement. J'avais 18 ans. La journée, je travaillais et le soir, j'allais à l'école." Pour lui, l'engagement politique a commencé à 14 ans, lorsqu'il a rejoint les Jeunesses socialistes unifiées (JSU), quatre ans avant le coup d'état. "Avec la République, on pouvait parler, il y avait des réunions, ça donnait de l'espoir, un souffle de vie… Nous avons formé une équipe de foot, organisé des fêtes populaires dans les villages. On a fait une chorale, on chantait pendant la manifestation du 1er mai.

Eufrasio et sa femme RemediosAu moment d'évoquer le soulèvement militaire dans son village, les yeux d'Eufrasio se troublent. "Ce jour-là, je coupais du blé à Villalube. Les Phalangistes arrivaient en camions et arrêtaient les gens. Ils semaient la terreur. C'était la panique. Ils commencèrent à tuer des gens. Ils en tuèrent 28 dans mon village, pendant les premiers jours du Mouvement. Ils venaient la nuit avec la liste des gens qu'ils allaient fusiller. Un jour, nous allions à Villamayor avec ma mère. A la moitié du chemin, je les ai vus, dans le fossé, le ventre gonflé. Une dizaine d'hommes qu'ils avaient tué pendant la nuit. "Ne regarde pas, mon fils", m'avait dit ma mère."
Eufrasio se souvient: "Sous Franco, la vie était très dure, très précaire. Le cléricalisme dominait. Les fascistes, la monarchie, l'Eglise, n'ont jamais accepté cette évolution de la vie politique, la liberté acquise par le peuple pendant la République."

Eufrasio et sa femme Remedios, avec leur première fille Eufrasio et sa sœur ont milité dans la clandestinité en faisant circuler "Mundo Obrero", le journal du Parti communiste espagnol (PCE), depuis Madrid. "Nous le diffusions dans notre village et les alentours. Mais uniquement à des gens de confiance car nous risquions notre vie. Diffuser ce journal en pleine victoire franquiste, c'était très très dangereux." Lorsque sa sœur fut arrêtée en 1947, Eufrasio a dû s'enfuir. "Avec trois autres hommes, nous avons payé 3000 pesetas pour qu'un guide nous emmène de Barcelone à la frontière, par l'Andorre, en traversant les Pyrénées. J'avais 29 ans. Emilia est restée trois ans en prison, sans aucun jugement. Le seul droit, en ce temps-là, c'était le franquisme." Eufrasio a atterri en Ariège où il y avait un grand besoin de main d'œuvre. "J'ai travaillé comme cordonnier, bûcheron, avant d'obtenir des papiers grâce à la promesse d'embauche d'une grande entreprise de travaux publics", où il fera toute sa carrière. En arrivant, il ne savait pas parler français. Travaillant sur des barrages et dans des mines de charbon, Eufrasio devient chef d'équipe et rejoint Paris avec la qualification d'ouvrier hautement qualifié.

Eufrasio (2ème à gauche) et des collègues de travailDepuis l'exil, Eufrasio n'a pas abandonné la lutte. "Nous tentions d'améliorer la vie du PCE clandestin et de voir comment combattre le franquisme." Il s'est, par exemple, réuni avec le poète Marcos Ana, prisonnier politique pendant plus de vingt ans, et le célèbre syndicaliste Marcelino Camacho. Eufrasio évoque les bulletins politiques que Camacho "avait publié au sein même de la prison", ou encore le grand meeting du PCE à Montreuil, en 1971, avec Jacques Duclos, Dolores Ibarruri la Pasionaria et Santiago Carrillo. "Certains camarades amenaient en voiture, au péril de leur vie, de la propagande jusqu'en Espagne, en grande quantité. On en savait le moins possible car ces opérations étaient secrètes."
"J'ai emmené mes filles à Villalpando car je voulais qu'elles connaissent mon village. Maintenant, mon pays c'est la France, qui m'a accueilli et qui m'a tant donné, me permettant de vivre, de travailler, d'avoir une famille." Sur les étagères de sa bibliothèque, dans son domicile blanc-mesnilois, se trouvent Jules Verne, La Fontaine, Balzac, Bernard Clavel ou encore Boris Vian.

Eufrasio (2ème à gauche) et des collègues de travail, dans une mine de charbonFace aux récents mouvements de récupération de la mémoire en Espagne, Eufrasio est enthousiaste. En 2009, il a participé, avec l'ARMH , à l'inauguration d'une plaque commémorative à la mémoire des 28 fusillés de son village, au cimetière de Villalpando. "De nos jours, en Espagne, on est libre d'être républicain, catholique ou communiste. En récupérant la mémoire historique, de manière pacifique, sans rancœur, la jeunesse peut voir clairement ce qu'a fait le franquisme. Cela me donne du courage pour continuer la lutte!"
"J'aimerais dire à la jeunesse qu'on n'obtient rien sans lutter. J'ai commencé à militer à 14 ans, et je n'ai pas encore terminé", affirme Eufrasio. Il constate, avec contentement, que se multiplient, dans les manifestations nationales, les drapeaux de la République espagnole. Quant à la question de savoir si l'Espagne doit redevenir une République, Eufrasio répond: "Ça, c'est au peuple d'en décider."

Laëtitia Soula
Photos: Americo Mariano/DR

Réagissez à l'article

Vos réactions

Il n'y a pas de réaction

Hôtel de ville
1 Place Gabriel Péri
BP 10076
93156 Le Blanc-Mesnil Cedex
Tél. 01 45 91 70 70
Fax : 01 45 91 71 10

Horaires :
les lundi, mardi, mercredi, vendredi : 8h30-11h45, 13h00-17h15
le jeudi : 13h-19h
le samedi de 8h30 à 11h45
Services ouverts le jeudi après 17h15 et le samedi matin :
le centre de services citoyens (état civil, titres d'identité, accueil-éducation), l'urbanisme, l'hygiène et le sport (sauf le samedi).
Attention : la mairie sera exceptionnellement fermée les samedis suivants :
18 mai, 13 juillet, 20 juillet, 27 juillet, 3 août, 10 août; 2 novembre et 9 novembre.