Christophe Tardieux, des cases contre la casse.
Publié le 25.05.2011
Christophe Tardieux est professeur des écoles. Remedium est dessinateur de BD. Les deux ne font qu’un, et en classe, ça fait des bulles !

© Remedium
Dessiner pendant les cours, ça vaut souvent quelques heures de colle. Avec Christophe Tardieux, ça vaut tout l’or du monde. Le garçon est né il y a tout juste 30 ans, dans une famille ouvrière, père chauffeur-livreur, mère dame de service dans les cantines. Il pousse dans un quartier populaire de Bondy, enfant calme et casanier. Plutôt que planté devant la télé, il dévore Pif Gadget, Tintin, Picsou, et pille la bibliothèque municipale.
Pour prolonger les aventures de ses personnages préférés au-delà du mot « fin », il continue leurs aventures dans ses cahiers. Ado, il passe de la section Jeunesse au rayon Adulte de la bibliothèque, et du feutre au Rotring. Découvre les maîtres américains, Alan Moore et Frank Miller en tête. Quittant le pastel de l’enfance, il plonge dans la réalité plus contrastée du monde tel qu’il est. Ce qu’il voit ne lui convient pas. « Mon envie d’ouvrir ma bouche s’est exprimée en BD. Ma façon de dessiner s’est mise à ressembler à la pratique d’un sport de combat ! »
L’Histoire passionne Cristophe Tardieux. « Pour comprendre les événements d’aujourd’hui et peser sur eux, c’est mieux de connaître leurs racines », estime-t-il. Justement, l’une des crises les plus graves de l’histoire contemporaine française surgit sous ses yeux. En octobre 2005, des révoltes urbaines éclatent à la suite de la mort de Bouna Traoré et Zied Benna à Clichy-sous-Bois. « Très vite, j’ai eu l'impression d'être en décalage avec ce qu'en disaient les médias, coincé entre le discours caricatural de certains politiques et la violence sourde des émeutiers ». Il note ce qu'il voit et ressent dans un journal de bord en noir et blanc. Le récit part dans un tiroir et ne sort que 5 ans plus tard, sur le site d’un éditeur en ligne. Signé Remedium, son nom de plume, l’album s’appelle Obsidion, en référence à la « fièvre obsidionale », psychose frappant une population assiégée.
Entre-temps, il a publié son travail sur plusieurs webzines et lancé le sien, La cité des esclaves. Une référence au philosophe Spinoza, qui fabriquait des verres de lunettes pour subsister. « Exercer un métier à côté d’une activité artistique n’est pas un mal nécessaire, estime cet admirateur de Jack London. Cela donne la force du réel à la création et, en retour, enrichi l’exercice du métier ». La profession de Christophe Tardieux, depuis septembre 2005, c’est professeur des écoles. Par vocation, et aussi par gratitude. « J’ai eu la chance d’avoir des enseignants qui m’ont transmis la curiosité d’aller voir au-delà des murs de la classe et de la cité. J’aimerais en faire autant ». Sur sa demande, il est affecté au Blanc-Mesnil. D’abord à la maternelle Anne Frank, puis en élémentaire à Jean-Macé. Là, il est frappé par le manque total de confiance en eux de ses élèves. « Ils ne se croyaient capables de rien », il va leur prouver l’inverse.
En 2009, il lance ses CM1 dans un projet un peu fou : réaliser un vrai album de BD. Les enfants choisissent le thème de l’histoire, affinent le scénario, procèdent au découpage case par case, définissent une charte graphique, dessinent, financent le tirage par une tombola… Et mine de rien, appliquent des notions de géométrie, de français, d’art plastique, développent leur confiance et expérimentent l’efficacité du travail collectif ! Au printemps, « Mystérieuses vacances en Transylvanie » est dans les mains de toute l’école. « On en a envoyé à d’autres écoles, vendu le surplus pour acheter un autre livre, on a été remercié et félicité pour notre boulot : la fierté ressentie par ces gamins est un trésor inestimable ».
Cette année, sa classe s’est attelée à un roman policier. Il devrait être publié en même temps que le prochain Remedium : un roman illustré (Adama, éditions Max Milo), l’histoire d’un élève, absent parce que son père sans-papiers se cache. On se demande où il va chercher ça…
François Toulat-Brisson
En un clic
