Etienne Wasmer, professeur d'économie, est l’invité du Mercredi de Sciences Po le 19 mars, à 18h30, au lycée Mozart. Avec pour thème : des réformes radicales pour le droit au logement ?
Pouvez-vous nous présenter ce nouveau rendez-vous ?
De nombreux indicateurs montrent que le marché du logement fonctionne mal : les loyers sont élevés, des familles ne parviennent pas à se loger, d’autres n’osent pas quitter l’appartement qu’elles occupent… Paradoxalement cela se produit alors que dans le même temps on assiste, depuis 1945, à un empilement de textes et de lois qui régissent les rapports entre bailleurs et locataires et d’aides au logement qui finissent par atteindre des montants très élevés. Il faut s’interroger sur tout cela.
L’action publique est-elle toujours efficace ?
Je suis conscient que c’est un thème un peu sensible, et que je risque par mon discours de bousculer certains. Je m’intéresse principalement au marché locatif car il concerne a priori des personnes qui ont moins de moyens. En étudiant par exemple les mérites comparés des politiques mises en place : construction de HLM, aides au logement, comme l’APL (aide personnalisée au logement), ou tentatives de régulation du marché. Ma présentation suivra donc trois axes : difficultés du marché du logement, puis de l’importance de l’action de l’Etat pour enfin tenter d’expliquer pourquoi ce marché fonctionne mal.
En quoi ne pas quitter son appartement est-il une mauvaise chose ?
Si l’on refuse par exemple une opportunité professionnelle nécessitant de changer de région, et donc de logement. Cela parce que l’on craint de ne pas pouvoir se loger dans une autre ville, ou si son loyer est bloqué, on a alors peur de ne trouver un autre loyer du même niveau. Ce genre d’aide - les loyers bloqués - semble une bonne idée, mais elle a des effets pervers. Ici cela peut freiner le dynamisme économique en empêchant les gens de s’installer où se trouvent les emplois. On reste inéquitable. L’Etat intervient mal, nous sommes arrivés à une situation inefficace, il faut enrayer cette mécanique.
Il faudrait laisser le marché totalement libre ?
Je ne dis pas qu’il est illégitime d’aider les locataires. Mais il faut inventer d'autres manières de le faire. Je n’ai pas du tout une foi aveugle dans le marché, au contraire il faut souvent l’encadrer en particulier en matière de logement, mais de façon plus efficace. Par ailleurs, il peut parfois être un moteur puissant sur lequel s’appuyer pour réduire les inégalités. Dans le cas du marché du logement, on peut réduire une grande partie des problèmes en le laissant fonctionner, et de manière plus fluide. Ensuite il y a un effet d’enchaînement en utilisant plus efficacement les sommes que l’on engageait auparavant dans des systèmes coûteux, comme l’APL. Des études montrent que 90% de ces sommes sont absorbées dans des hausses de loyers. In fine elles vont dans la poche du propriétaire. Il n’est pas question d’être de droite ou de gauche, mais de regarder les chiffres.
Que faire d’autre ?
Pour moi la législation actuelle est trop centrée sur les relations entre propriétaires et locataires. Il est par exemple pénible pour un petit propriétaire (par opposition à un gros bailleur institutionnel avec son armée d’avocats) de récupérer son bien si son locataire ne paie plus les loyers. En protégeant parfois trop les locataires, on fait en sorte que certains propriétaires ne louent plus, pour ne pas prendre de risques. Et laissent leur appartement vide, excluant par là-même des familles du marché du logement. Plutôt que de cibler des aides sur les locataires, il faudrait plutôt agir par des transferts pour que les bas revenus soient mieux aidés, avec une fiscalité plus progressive. Car certes le marché crée de la richesse mais il crée également des inégalités. Autre exemple : rendre sa vocation initiale au parc de logements sociaux, en empêchant des foyers à trop hauts revenus d’y accéder.
Que pensez-vous de la situation des sans-abris et de la loi sur le droit opposable ?
Mon rôle d’économiste est de dire : «vous avez un débat passionnel sur les sans-abris, alors que ce n’est que la face émergée d’un problème qui lui ne doit pas être traité dans l’urgence, et qui pour moi provient de tout le marché.» Quant au droit opposable, sans se donner les moyens financiers de l’appliquer, c’est un gadget. Il faut aussi créer des centres d’hébergement d’urgence mais cela demande des moyens considérables. Où les prend-on ? Si l’on investit dans tel ou tel domaine, dans quel autre rogne-t-on ? A moins d’augmenter les taxes, mais je ne suis pas sûr que ce soit dans l’air du temps actuellement.
Propos recueillis par Stéphane Legras